Contribution de Jacques Bidet Imprimer

 

Chers amis, chères amies,

Je me permets de vous transmettre un article paru ce matin dans L’Humanité.

 

"Nous sommes tous du même parti"

 

J'interviens sur un problème d'actualité à gauche, à partir d'une analyse des rapports de classe et des rapports politiques notamment développée dans le livre écrit avec Gérard Duménil, Altermarxisme, un autre marxisme pour un autre monde.

 

Dans mon esprit, c'est une contribution qui va dans le sens d'une gauche citoyenne.

Amicalement,

 

Jacques, le 27 janvier 2011

(Philosophe. Dernier livre, avec Gérard Duménil, Altermarxisme, Un autre Marxisme pour un autre Monde, PUF, 2007)

 

 

Nous sommes tous du même parti

 

Bizarrement, on commence à nous appeler « l'extrême gauche ». Les sondages distinguent des opinions d'extrême droite, de droite, centristes, écologistes, socialistes. Quant au reste, que nous votions PC, PG, NPA, ou autres, on peut nous classer ensemble : nous avons en gros les mêmes opinions. Un soir de Présidentielles, cela peut donner du 3+2+4+1+2. Ou toute autre réussite du même genre. Qui vole au vent. Pourquoi ce gâchis entre gens qui ont grosso modo « les mêmes opinions » ?

 

Nous avons, il est vrai, bien mérité qu'on nous traite d' « extrême-gauche ». Nous nous sommes nous-mêmes désignés comme « la gauche de la gauche » ou « la gauche de gauche ». Les sondeurs n'ont fait que simplifier la formule.

 

Dans des temps anciens, jusqu'aux années 70, réminiscence du divorce de Tours, prévalait l'idée qu’à droite étaient les capitalistes, à gauche les travailleurs. À mesure qu'il est apparu que cette analyse n'était pas pertinente, on en est venu abandonner la référence de classe en politique. On lutte certes contre une politique capitaliste, libé­rale. Mais on est devenu incapable d'identifier en termes de classe nos adversaires et nos partenaires politiques. On conçoit la lutte politique comme une lutte droite contre gauche, avec au sein de celle-ci une vraie gauche. C'est à quoi en effet contraint la stru­­c­ture de l'échiquier politique, la norme d'un gouvernement démocratique par une majorité. Et la droite et la gauche, ce n’est pas la même chose. Mais cela ne suffit pas à y voir clair, parce que cela ne définit pas une identité historique, celle d'un grand acteur politique populaire. On ne fera pas grand en pen­sant aussi petit : en pensant le champ de bataille de l’histoire dans les termes de la scène politique. On ne pourra dire Nous, tant que l’on ne saura pas dire qui ils sont, Eux, les uns et les autres.

 

Il y faut l'analyse de classe. Elle seule donne à comprendre pourquoi nous sommes au cœur du peuple, et non un avatar extrême. Car « qu'est-ce que la droite ? Qu'est-ce que la gauche ? ». La réponse en termes de classe est, me semble-t-il, la suivante : la classe dominante comporte deux pôles, la Finance (masquée), qui siège à droite, et l'Élite (autoproclamée), qui siège à gauche. Quant à l'autre classe, la classe fondamentale qui est en bas, elle laisse pour l’essentiel ses voix se répartir entre « le parti des patrons supposés efficaces » et « le parti des fonctionnaires supposés compétents ». Elle semble incapable de se donner une identité politique autonome, de se représenter elle-même. C’était là pourtant en principe l'idée d'un « parti communiste ». Ce tiers parti, populaire, fluctuant dans ses contours et son histoire, a toujours compris qu'il fallait s'allier à gauche, s’allier à l'Élite contre la Finance, briser la connivence entre eux. Mais cette alliance n’est féconde que si la gauche populaire hégémonise la gauche élitaire – il y eut de cela entre 1970 et 1974.

 

On en est loin. Comment retrouver dans le présent la perspective historique d’une lutte populaire d’émancipation ? Á l’ère de la mondialisation néolibérale, un bipartisme vengeur, au sein duquel la droite-finance hégémonise la gauche-élite, s'étend comme une chape de plomb. Non pas sans résistance, y compris dans des formations socialistes ou écologistes. Mais comment trouver aujourd'hui, en bas, la dynamique de l'unité populaire ?

 

Le mouvement social des retraites nous donne quelques idées. Car il ne se résume pas à sa défaite. La Finance (son appareil politique), avec la complicité de l'Élite, était simplement trop puissante. Mais, dans cet épisode, le mouvement syndical a manifesté une nouvelle jeunesse, disponible pour des luttes à poursuivre. On a vu le peuple s'auto-organiser, se déployer cohérent dans la diversité de ses autogestions. Il manquait, dit-on, le relais politique.

 

Force est de constater que la « Gauche de la Gauche » politique n’est pas au rendez-vous. Bien sûr, le Front de gauche lève de vieux obstacles. Il ne se fera pas hara-kiri faute d'un candidat commun. Il soulève des espoirs. Mais quelle grisaille ! Nous voilà repartis en meetings et préaux politiques. Les leaders échangent librement devant nous autour d'un programme. Toutes les questions sont permises… Mais est-ce ainsi que les hommes vivent ? Est-ce ainsi que ceux qui sont descendus par millions dans les rues pour une cause sociale peuvent se sentir interpellés en citoyens ?

 

Il est encore temps de comprendre que nous courons droit au petit désastre recommencé. Il est encore temps que ceux qui peuvent se faire entendre, en premier lieu les responsables des formations du Front de Gauche, appellent non pas à se rassembler autour d’eux et à les soutenir, non pas à se placer sous la houlette d'élus pressentis, ni même à s'associer à eux à titre personnel : il est temps qu'ils appellent le peuple populaire, cette multitude citoyenne qui existe assurément, à s'organiser politiquement, partout, en comités de villes et d'entreprise, où se rencontreront les forces vives des organisations politiques, syndicales et associatives, et tous les autres, pour s'assurer ensemble d'un programme réellement « partagé » et engager des actions qui le préfigurent. Ce n’est qu’ainsi que peut émerger une identité politique de classe aussi large que celle du mouvement social.

 

Nous avons fait notre apprentissage, depuis le Traité Constitutionnel Européen jusqu'aux Comités unitaires des Présidentielles, dernière expérience en date, qui s'est brisée sur un obstacle aujourd'hui écarté, et qui montrait la bonne voie, rassembleuse et mobilisatrice. Or, on semble avoir choisi une autre méthode : celle d'un Cartel d'organisations, avec porte-parole médiatique. En bas, donc, dans la multitude des têtes militantes : encéphalogramme plat.

 

Ce n'est que si on en appelle à leur capacité d'initiative, à leur responsabilité citoyenne, que ceux et celles qui ont fait le mouvement social feront le mouvement politique. Comment le Parti communiste, qui a assurément le plus grand nombre de militants, pourrait-il ne pas comprendre cela ?

 

C'est du reste dans ce bain là que les partis et organisations se régénèreront. Qu’ont-ils à craindre ? Ils ne sont plus déjà que des tendances au sein d’un mouvement populaire, où l’on partage, en gros, les mêmes opinions. Respectons leur droit identitaire de s'auto-organiser, le droit de tendance : rien de plus précieux pour tous. Mais nous ne serons une force politique d’avenir que lorsque nous aurons compris et admis une chose simple, mais essentielle : nous ne sommes pas tous de la même organisation (et pas tous très organisés), mais nous sommes tous du même parti.