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La FASE et le Front de Gauche...

 

Qu’un vrai débat sur les questions posées soit nécessaire, voilà ce qui ne me semble pas contestable. Mais débattre, c’est aussi prêter attention à ce qui se dit. Or, il semble bien qu’en une ou deux occurrences, l’attention de Jean, Pierre, Michèle et Gilles soit prise en défaut. Si je ne partageais pas la totalité du texte “Où va la FASE ?” qu’ils s’emploient à critiquer, en particulier dans son hypothèse de la coexistence de “deux lignes” au sein de l’exécutif de la Fédération, préférant y voir la simple expression d’un malentendu, je dois dire que la “réponse” ainsi faite me semblerait confirmer cette analyse pessimiste. Et qu’il s’en faut de peu que je sois désormais d’accord à 100% avec les auteurs de ce texte. Non que je pense que certains “avanceraient masqués”, mais que la divergence irait au delà du malentendu.

 

J’en viens aux passages de la contribution “un vrai débat pour des avancées” qui me semblent précisément passer à côté du débat : à côté, mais si près qu’il me semble encore possible d’y revenir.

 

 

La question du “ralliement”, de “l’intégration” ou de “l’adhésion” au Front de Gauche, ou de son “élargissement” est largement rhétorique. Peu importe en l’espèce le choix des mots, ils désignent tous peu ou prou la même chose, le même choix politique. “Interpeler le Front de gauche sur sa nature et ses formes” est une chose. Affirmer qu’il “doit être autre chose” en est une autre : La question est de savoir s’il peut être autre chose que ce qu’il est. Dire qu’il devrait être autre chose laisse entendre que sa nature pourrait changer ; qu’avec ses modestes forces, la Fédération pourrait opérer sa transsubstantiation. Je n’y crois pas plus qu’en celle de l’hostie dans le corps du Christ. Invoquer, plutôt qu’un ralliement, une “participation à un processus” supposerait que le Front de Gauche soit effectivement un “processus” et non une “chose”. Ce n’est pas le cas. Si le Front de Gauche est un “creuset”, il importe de se demander un creuset de quoi : quels matériaux peuvent s’y fondre.

 

L’affirmation qu’il est possible, judicieux, bon, opportun de travailler “avec le Front de Gauche”, affirmation que je considère juste, n’a rien d’un “ni-ni”. Il serait d’ailleurs tout aussi juste, pertinent et sain de travailler “avec le NPA”. mais comme il faut être deux pour danser le tango, il semble que dans l’état actuel des choses, la perspective d’un travail avec le Front de Gauche soit plus ouverte que celle de travailler avec la NPA. Nos partenaires potentiels sont ce qu’ils sont, et sauf évolution radicale mais improbable du NPA, nous devrons nous résigner à un compagnonnage plus étroit avec le Front de Gauche qu’avec le NPA.

 

“Prenons garde, dit la contribution,  à ne pas reproduire les comportements partidaires que nous reprochons aux composantes du Front de gauche.” Certes, prenons-y garde. Et cela suppose que l’on prenne garde à une formule lourde d’ambigüités comme “nous devons être déterminés à être acteurs de la prochaine séquence électorale”. Acteurs en quel sens ? Les “acteurs” privilégiés des élections sont précisément les organisations partidaires. Comment la Fédération peut-elle être “acteur” sans tomber dans le risque de conforter la forme-parti, qui est hégémonique dans la vie politique, et que le Front de Gauche incarne à la perfection, voilà la question qui nous est posée, et que la contribution “un vrai débat pour des avancées” contourne avec trop de prudence.

 

Si, comme le dit la contribution, le choix est “entre cultiver notre jardin dans notre coin, c’est-à-dire renoncer à avoir une politique unitaire forte, ou expérimenter et jouer notre propre partition dans un paysage où l’ancien côtoie le nouveau”, ce choix est bien sûr vite fait. Mais je n’ai pas cru comprendre que qui que ce soit dans la Fédération – et en particulier les signataires du texte “Où va la FASE”, propose que nous cultivions notre jardin dans notre coin. Et ce n’est pas en leur attribuant cette posture que l’on peut prétendre débattre. Accessoirement, s’agissant de militant-e-s qui semblent assez “prévenus” contre l’ACU, c’est un curieux moyen de les détromper que d’user à leur endroit de ce procédé. Nous pouvons parfois nous permettre, entre nous, des raccourcis et des styles de discussion qui sont particulièrement malvenus avec d’autres.

 

“Est-il plus utile et intéressant de participer à égalité à un espace unitaire ou d’en être distant ?” demandent Jean, Pierre, Michèle et Gilles. Là encore, poser la question serait y répondre si la question pouvait être posée en ces termes. Mais d’une part, évoquer une “égalité” entre le PCF, le PG, et la modeste Fédération relève de la pétition de principe. Et d’autre part la question d’en “être distant” dépend justement de la “distance” envisagée. Ne pas appartenir à un groupement ne signifie pas nécessairement qu’on en reste éloigné. Or, appartenir au Front de Gauche, “y être”, est expressément ce pour quoi milite leur contribution. “C’est ne pas y être qui nous mettrait en situation de supplétifs, de force de seconde zone. C’est y être, sans rien renoncer à ce que nous sommes, qui nous donnerait le plus de chance de peser.” Or, il y a là une autre pétition de principe. Car “y être”, c’est justement “renoncer à ce que nous sommes”. Envisager l’un sans l’autre est une contradiction dans les termes, et une contradiction aux conséquences lourdes : tout ce que nous pouvons dire sur le refus d’une dépossession des citoyens de la politique devient inaudible si nous participons de l’intérieur à une structure dont toute la logique est précisément dans cette dépossession. Il en irait sans doute autrement si notre conception révolutionnaire de la politique était amplement comprise et partagée, mais ce n’est pas le cas. Tout ce qui peut laisser entendre qu’un cartel électoral comme le Front de Gauche est un type de construction politique où la Fédération aurait sa place renforcera la conception hégémonique de la politique. Le peu de moyen dont nous disposons pour faire entendre une autre voix, pour promouvoir une autre logique, serait irrémédiablement noyé derrière ce fait : La Fédération serait un élément d’un parti politique au sens classique du terme.

 

La question du nom du regroupement est à cet égard secondaire (ce qui ne signifie pas qu’elle soit indifférente ou accessoire). Dire que le PCF et le PG ont mis un copyright sur l’expression “Front de Gauche”, c’est simplement dire que cette expression n’est plus celle d’un concept, mais d’un nom propre. Ce qu’elle signifie désormais dans le débat public, c’est ce cartel électoral de partis constitués.

 

“Dépasser le débat sur « l’ouverture » et « la transformation » du Front de gauche”, comme le proposent Jean, Pierre, Michèle et Gilles, c’est dépasser un débat qui n’existe pas – ce qui explique qu’il soit “incompréhensible aux yeux de beaucoup”. Ce qui nous est proposé par leur contribution, c’est une ouverture transformatrice, ou une transformation par ouverture : il s’agit toujours de la même chose, et de la même illusion, suivant laquelle le Front de Gauche pourrait se transformer – et qui plus est du seul fait de l’adhésion, de l’apport, de l’entrée, de la participation, ou appelons ça comme on voudra, de la Fédération. Comme si une goutte – ou même un bidon - d’eau minérale allait dessaler l’Océan.

 

Un dernier mot : il faudrait, selon Jean, Pierre, Michèle et Gilles, éviter de “croire que les autres sont des adversaires”. Mais enfin, les mêmes ne peuvent-ils pas être à certains égards des alliés et des partenaires, et à certains égards des adversaires ? La contribution l’évoque bien : “il faut souligner, dit-elle, que les différentes formations politiques (du NPA au PG, de GU au PCF) sont porteuses de conceptions de la vie politique en partie éloignées de ce que sont nos objectifs politiques d’une révolution démocratique et d’une transformation de la fonction même du politique, et de l’organisation politique.” Or, quel est l’enjeu de la Fédération ? Est-ce seulement son caractère unitaire ? N’est-ce pas aussi, et de manière indissociable, sa vision révolutionnaire de la fonction du politique et de l’organisation politique ? Et sur ce terrain, les porteurs des conceptions dépassées, qui demeurent hégémoniques, ne sont ils pas aussi des “adversaires” ? Un peu de dialectique ne saurait nuire sur ce point...

 

Amitiés à toutes et tous

 

Laurent